vendredi 12 février 2010

Docteur Yunus et Mister Business : le "Social business" antidote du capitalisme ?


Rencontre avec des chefs d'entreprises, des membres du gouvernement et avec les médias, c'est un agenda très chargé qu'a tenu Mohammed Yunus, Prix nobel de la paix 2006, lors de son passage en France du 3 au 5 Février.




"Chantre du Social business", "Entrepreneur social", "banquier des pauvres", "préteur d'espoir", les adjectifs apologiques décrivant Yunus dans la presse ne manquent pas.
Le Docteur Yunus est très courtisé. Politiques et industriels se bousculent à sa porte, trop heureux de s'afficher au côté du nobel, que Martin Hirsch, Haut-commissaire français aux solidarités actives, "son ami", compare à l'Abbé Pierre ("L'Abbé Pierre, c'est notre Yunus français").

Qui est Yunus et qu'est-ce que la "Grameen Bank" ?
Mohammed Yunus (né en 1940 à Chittagong) est un économiste et entrepreneur bangladais connu pour avoir fondé la première institution de microcrédit, la "Grameen Bank"; ce qui lui valu le Prix Nobel de la paix en 2006. Il est par ailleurs l'inspirateur du "social business".
La Grameen Bank ("grameen" signifie village ou rural) est une banque spécialisée dans le micro-crédit. Elle a été créée en 1983 au Bangladesh. Elle dispose de près de 1400 succursales et travaille dans plus de 50 000 villages. Depuis sa création, elle a déboursé 4,69 milliards de dollars de prêts et affiche des taux de remboursement de près de 99 %.

Rappelons que le microcrédit consiste en l'attribution de prêts à des entrepreneurs ou des artisans ou des des particuliers souhaitants lancer leur affaire qui se trouvent dans l’incapacité financière d’accéder aux prêts bancaires classiques. Ce système surtout utilisé dans les pays en développement, existe également aujourd'hui dans une moindre mesure dans les pays développés.

Le séjour à Paris du VRP du "Social business"
Yunus est déjà venu en France à plusieurs reprises pour y faire des partenariat et son carnet d'adresse est impressionnant. A son arrivé à Paris, il a certes retrouvé Martin Hirsh qui lui a parlé d'Emmaüs (dont il fut le Président avant de rejoindre le gouvernement) et lui a fait visité une communauté Emmaüs dans les Deux-Sèvres. Ensemble, ils ont notamment discuté recyclage des déchets électroniques et "des projets porteurs d'espoir en Afrique". "J'ai vu qu'en France, la loi sur l'autoentrepreneur est passée, sourit Yunus, c'est une bonne chose".

Ensemble, ils se sont rendus au Grand Rex où 3000 jeunes avaient été réunis à l'initiative de la "chaire HEC-Danone - Social Business/Entreprise", qu'ils coprésident ensemble, où ils présentèrent le film "Huit", fiction française qui traite des Objectifs du Millénaire pour le Développement fixés lors du Sommet de Millénaire de New York (2000).

Mais, le plus gros du séjour de Yunus n'était pas là. Abondamment traité par la presse, son séjour a également été largement relayé par les communiqués de presse d'entreprises françaises annonçant un nouveau ou le renforcement d'un partenariat avec le Professeur Yunus. Ces partenariat s'inscrivent dans l'idée de développer des activités économiques et sociales sur le principe du "social business".
Danone, Véolia, le Crédit Agricole ... sont déjà convertis au "Social business" et financent les activités de Mohammed Yunus. Il ne s'agit là que des français car la liste des entreprises partenaires est longue. Avec Danone, il s’est associé pour lancer le premier fonds solidaire français, le "Danone Communities". Il a lancé avec le Crédit Agricole la "Grameen Credit Agricole Microfinance Fondation", projet français destiné au soutien de la micro finance et du social business dans les pays en développement.

Voici une partie du communiqué du Crédit Agricole :
"Le Crédit Agricole démontre, via les premières actions de la Grameen Credit Agricole Microfinance Foundation lancée en 2008, son engagement dans la lutte contre la pauvreté dans le monde aux côtés du pionnier de la microfinance, le Pr Yunus, Prix Nobel de la Paix 2006 et fondateur et Président de la Grameen Bank. La Grameen Credit Agricole Microfinance Foundation a été créée en septembre 2008 et a reçu 50 millions d’euros du Crédit Agricole. Grâce à cette dotation financière qui lui est acquise à titre irréversible, à une gouvernance et à une équipe de 11 spécialistes dédiée à sa mission, la Fondation dispose des moyens d’une action à long terme et désintéressée pour accompagner les institutions et les entreprises qui ont pour mission de donner aux plus pauvres accès à des biens essentiels, et en particulier au crédit." "En consacrant 50 millions d’euros à la Fondation Grameen Crédit Agricole en faveur de la microfinance, nous nous sommes engagés, il y a 18 mois, dans un processus ambitieux » souligne René Carron, président de Crédit Agricole S.A. et président de la Grameen Crédit Agricole Microfinance Foundation."

La Grameen Bank a également créée avec Veolia-Water une filiale, la "Grameen-Veolia Water", dont l'objectif est de fournir de l'eau potable aux populations pauvres du Bangladesh. Inaugurée en 2009, l’usine de production et de traitement d’eau, à une centaine de kilomètres de Dacca, permet d’alimenter une dizaine de bornes-fontaines situées aux alentours.

La Grameen Bank est aussi associé au groupe nordique Telenor pour la commercialisation de téléphones portables ou encore celle de produits de santé avec l'allemand BASF.

A ceux qui le critique d'être un porte parole d'un capitalisme repoudré, Mohammed Yunus rétorque : "Si les entreprises veulent m'utiliser. Qu'elles n'hésitent pas. C'est pour une bonne cause" (le 3 Février, lors de la Cérémonie d'ouverture du Salon des Entrepreneurs organisé par le Groupe Les Echos, intitulée "A nouveau capitalisme, nouvelle génération d'entrepreneurs !").

Nous sommes déjà habitués au "social marketing", "commerce équitable" ou "produit partage" qui existent déjà depuis plusieurs années et sont très répandus notamment dans nos grandes surfaces. Mais, contrairement à ces produits marketing dont une partie des bénéfices de la vente revient aux locaux, le microcrédit s'oppose au principe de "charité" puisqu'il s'agit d'un prêt classique, avec intêrets, fait aux petits artisans et producteurs, pour combattre le chômage et la pauvreté en encourageant l'entreprise. Pourtant, parallèlement, Yunus lance de grands projets qui n'ont rien à voir avec le microcrédit et les industriels s'en frottent les mains. Frank Riboud, PDG de Danone a créé une usine de yoghourts au Bengladesh pour combattre la malnutrition. L'établissement fabrique des produits "adaptés aux besoins de consommateurs ne pouvant payer que 5 à 6 centimes". Mais, le "social business" de Yunus va plus loin encore puisqu'il se décline également dans le commerce de vêtements, de téléphones ou de n'importe quel produit commercialisable ... En Avril, Adidas lance une paire de chaussure ("les tennis pour les pauvres") à un dollar conçue pour les personnes qui marchent pieds nus par manque de moyens.

Pour chacun de ses projets Yunus dit imposer des conditions à ses partenaires : "Les investisseurs qui acceptent de mettre de l'argent dans une entreprise sociale, savent qu'ils ne toucheront ni dividende ni plus-value. S'ils investissent un million d'euros, ils récupéreront leur mise sans toucher un euro de plus car la raison d'être de l'entreprise sociale est de répondre à un besoin: la santé, la malnutrition, l'éducation", a-t-il expliqué devant une cinquantaine d'entrepreneurs sociaux lors d'une rencontre organisée par l'Agence de valorisation des initiatives socio-économiques (Avise).

La méthode Yunus pour sortir de la crise en créant un nouveau capitalisme
Pour Yunus, le "social business" peut résoudre les problèmes sociaux ou environnementaux et être une source de motivation à la maximisation du profit (une sorte de "réussite à l'américaine"). Car, dans la vision de Yunus (et il n'est pas le seul à défendre cette idée), les dons aux associations humanitaires seraient ainsi l'un des concurrents de l'entreprise sociale. "L'argent des "charities" ne revient jamais. Alors que, si vous le mettez dans une entreprise sociale, vous le recyclez, c'est plus efficace", a-t-il plaidé. Il va à ce titre créer à Haïti un fonds d'entreprises sociales pour contribuer à la reconstruction après le tremblement de terre de Février 2010. Haïti, terre de renaissance d'un capitalisme moralisé, comme aurait pu dire Sarkozy ? Il y a de quoi être septique.

Le journal Libération est totalement conquis. Le 4 Février, il confiait sa rédaction à Yunus. Le résultat est très intéressant. Titre de l'édition : "la crise est une chance".

Pascal Riché, Rédacteur en Chef de Rue 89 ne partage pas du tout cette idée. Dans un article du 4 Février, intitulé "Dans Libé, le Nobel Yunus rejoue «Vive la crise» trente ans après" (En effet, en février 1984, Libé titrait en Une de son supplément «Vive la crise»), il dénonce :

"Je n'ai jamais trop prisé la rhétorique «Vive la crise». Lors de celle de 2008, une partie de la gauche alter ou radicale a repris l'idée : c'est de cette crise, disaient-ils, que viendront les idées neuves et radicales. Pourtant, les crises du capitalisme, historiquement, ont souvent profité à ceux qui sont du côté du manche. Et souvent débouché sur des drames. C'est être très optimiste que de penser que celle-ci fera exception. L'interview de Mohamad Yunus est très intéressante. Il se livre à une défense du marché. Pour lui, «La crise est une chance pour redessiner le système, repenser les institutions financières, repenser les agences de notation, repenser les banques». Elle «n'est pas un échec du marché, mais des institutions et des hommes qui, de super-avides, se sont voulus encore plus super-cupides». Yunus critique les effets pervers de «l'aide sociale» et propose de sortir d'un «système d'assistés». ...Pour Zizek, l'idéologie dominante sort toujours renforcée du chaos. Dans un autre genre, on pourra lire le nouvel ouvrage du philosophe radical Slavoj Zizek, «Après la tragédie, la farce». Selon lui, la panique créée par la crise ramène toujours au «b.a.-ba» capitaliste : «Les postulats élémentaires de l'idéologie dominante, loin d'être révoqués en doute, sont reposés avec une violence redoublée. Le danger est donc que la débâcle en cours soit utilisée d'une manière similaire à ce que Naomi Klein a appelé “stratégie de choc”.» La crise n'est donc pas une «chance», selon Zizek qui prédit, comme «effets immédiats», davantage de racisme, de conflits, de divisions toujours plus creusées entre riches et pauvres…"

En attendant, les idées de Yunus font leur chemin. Présentes à New York, dans le Nebraska et à San Fransisco, les activités de Mohammed Yunus essaiment au gré des demandes, qu'elles émanent de politiques ou d'entreprises. Les grands groupes y voient bien sûr leur intérêt en termes d'image. Après "les tennis des pauvres", des discussions sont en cours pour des partenariats avec Uniqlo (vêtements, japonnais) et SAP (concepteur de logiciels, allemand). Il dit également réver d'un "Ipad utilisable par les illettrés".

Plus ?
POUR "Ma semaine avec Muhammad Yunus" article de Arnaud Poissonnier (fondateur du site Babyloan.org, plateforme de microcrédit en ligne) sur le site Youphil (09/02/10)
CONTRE "Muhammad Yunus : Prix Nobel de l’ambiguïté ou du cynisme ?" article de Denise Comanne (Comité pour l'annulation de la dette du Tiers Monde) sur le site Altermonde-sans-frontières (20/03/09)

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