mardi 29 avril 2014

L’africain et ses femmes, polygamalgame et politisation

Le président Sud-africain Jacob Zuma et trois de ses femmes

Au cours d’un récent comité de rédaction du magazine « Afro Focus », j’ai proposé à l’équipe un sujet qui a provoqué un vif débat, à savoir « faut-il en parler ou non ? Ferions nous le jeu des clichés sur l’Afrique et les africains en abordant ce thème ? »

 

Bien que notre magazine soit entièrement dédié à l’Afrique et en particulier à donner à celle-ci une image autre que celle, peu flatteuse, qui domine la société française et plus largement les sociétés occidentales, il semblerait y avoir certains thèmes dont la simple évocation renverrait directement aux maux auxquels les africains ne veulent plus être automatiquement associés.

Admettons que la vie sur le continent africain comme sur n’importe lequel n’est pas idyllique et ne doit pas être sublimé par principe, il serait tout aussi réducteur et faux d’en donner à l’inverse une image entièrement négative et fataliste.

 

Pour celles et ceux qui défendent une vision plus moderne et plus réaliste de l’Afrique, que cette caricature abondamment diffusée par les grands médias et « l’homme de la rue », faut-il de facto se ranger dans la catégorie des « afroptimistes » souvent dégoulinants de bons sentiments, de condescendance et d’aveuglement ? Je ne le crois pas.

 

Le sujet auquel j’ai proposé de consacré une double page débat, n’était pas la guerre, ni la famine, ni la corruption des élites, ni les enfants soldats, ni les invasions de criquets, ni le massacre des éléphants, ni l’analphabétisme, ni l’excision … et pourtant j’aurai pu, ces sujets existent et méritent que l’on en parle. Ce sont des thèmes actuels de l’Afrique contemporaine. Certes elle ne se résume pas à cela, loin de là et il n’y a qu’un ex-président français et son « nègre » qui puissent encore, bourrés d’orgueil et de méconnaissance, avoir l’indécence d’affirmer aux africains « qu’ils ne sont pas assez entrés dans l’Histoire ». Pourtant, j’estime qu’ils auraient tout autant mérité d’être abordés sous un angle critique et surement plus approfondi que ce que nous en donne le JT de TF1.

 

Réunis autour de notre table, de jeunes africains et de jeunes français, tous désireux de partager leur intérêt pour le continent, de rapporter leur connaissance de celui-ci, d’apprendre aussi en écoutant les autres et de confronter leurs points de vue, ils n’ont pas voulu traiter d’un sujet jugé dégradant et réducteur, trop cliché, trop connoté.

 

Alors que les pays occidentaux sont les uns après les autres, traversés par un grand débat de société sur le mariage pour les couples de même sexe et qu’ils montrent du doigt les pays africains, mauvais élèves au classement des Etats « Gay friendly », il me semblait tout aussi pertinent de traiter d’un autre fait social auquel les africains sont souvent associé, celui de la polygamie.

 

Sujet tabou ? Sur le principe, un sujet n’est tabou que lorsque l’on ne veut pas en parler et sachant qu’il serait illusoire de prétendre que la polygamie est négligeable et en recul, alors qu’une cinquantaine de pays autorisent cette pratique, dont près d’une trentaine sont africains, le sujet n’a-t-il pas sa place dans le débat public ? On sait bien par ailleurs que la polygamie dépasse les frontières africaines.

Alors, où sont les polygames ? Combien sont-ils ? Comment vivent-ils leur polygamie, la vive t-ils tous de la même manière ?

 

Si, la polygamie est une pratique mal perçue dans la civilisation occidentale au point que de nombreux États la reconnaissent comme un délit, les africains doivent-ils pour autant en avoir honte ou au contraire la revendiquer fièrement comme partie intégrante de leur culture ?

 

Chez les « petits blancs », depuis des décennies, le prince épouse la princesse, ils vivent alors heureux et ont beaucoup d’enfants. A l’heure, où les princes peuvent épouser d’autres princes et les princesses avoir des enfants avec d’autres princesses, pourrait-on imaginer que le prince décide de prendre une seconde épouse, puis une troisième ? Bien sûr les partisans de la polygamie ont profité des débats sur le mariage entre personnes de même sexe pour arguer que leurs mariages à eux, entre adultes consentants n’était pas moins défendable et réciproquement les adversaires du « mariage pour tous » ont dénoncé ce choix de société comme la porte ouverte à des « dérives dangereuses » telle que la polygamie.

 

Tolérée, valorisée, permise ou interdite, de la Tunisie où celle-ci est interdite depuis 1957, à l’Afrique du Sud où le Président Jacob Zuma, avec ses six épouses sont les porte-étendards de cette pratique, au sein même du continent, le sujet divise.

 

L’ère géographique de la polygamie est assez similaire à celle des pays à forte population musulmane, à l'exception de la Tunisie et de la Turquie (interdite en 1926). Le continent africain est donc l’un des principaux territoires de pratique de la polygamie, dans sa moitié nord elle y est même très majoritairement autorisée.

 

Le site internet d’information Slate Afrique publiait même le 15 décembre 2011 un article titré « La polygamie redevient « in » en Afrique » qui affirmait que « dans plusieurs pays d’Afrique noire, la polygamie regagne du terrain».

 

Tête d’affiche des « pro-polygamie », le Président Sud-Africain Jacob Zuma qui affiche fièrement et sans aucuns complexes, ses femmes. Au nombre de trois lors de sa prestation de serment, elles sont désormais six à avoir le titre de première dame et à se relayer à l’occasion des rencontres officielles.

Jacob Zuma n’est pas une exception et il fait même figure de « petit joueur» face à son voisin du Swaziland, le roi Mswati III qui compte douze épouses, deux fiancées officielles et 24 enfants.

 

En Côte d’Ivoire, pour des raisons politiciennes, Laurent Gbagbo, chrétien, a pris une seconde épouse dans la région nord majoritairement musulmane, alors dominée par la rébellion des Forces nouvelles. Entre ses deux épouses - Simone, originaire du Sud, et Nadiana, musulmane du Nord - le président sortant, Laurent Gbagbo, semble être plutôt un polygame de circonstance, pratiquant par intérêt géopolitique.

 

Au club des chefs d’Etat africains polygame passés et présents, outre Jacob Zuma,  citons seulement Idi Amin Dada (Ouganda), Jean-Bedel Bokassa (Centrafrique), Mobutu Sese Seko (Zaïre), Gnassingbé Eyadema (Togo), Muammar Kadhafi (Lybie), Omar El-Béchir (Soudan) ou Ismail Omar Guelleh (Djibouti).

 

Certaines théories occidentales ont avancées l’idée que les polygames étaient moins démocrates et plus souvent violents et despotiques que leurs homologues monogames, en prenant l’exemple de l’Algérien Abdelaziz Bouteflika, l’Egyptien Hosni Moubarak, le Mauricien Anerood Jugnauth, le Rwandais Paul Kagame considérés comme des monogames exemplaires. Gageons que ces théories ont surement dû être relativisées par leurs auteurs étant donné les parcours de Jacob Zuma et Hosni Mubarak ces dernières années.

 

A l’évidence, le sujet mérite plus qu’un article. Il est complexe et traine de nombreux préjugés, idées reçues et idées fausses. Ne pas en parler est encore le meilleur moyen de ne pas casser les clichés, alors que cette question soulève de plusieurs interrogations sur la situation des conjointes, la place des femmes et celle des enfants, ou encore la situation des familles polygames dans une société qui n’accepte pas ce mode de vie et qui l’interdit parfois …

 

Le sujet est loin d’être dépassé et il revient fréquemment dans l’actualité. Au Kénya, une proposition de loi permettant aux hommes d'épouser autant de femmes qu'ils le souhaitent, sans le consentement de leur première épouse, adoptée le 20 mars 2014 par le parlement a créé une polémique nationale.

 

Si, les épouses avaient précédemment la possibilité de s'opposer à une décision de leur mari d'épouser plusieurs femmes, c’est l’ensemble des élus hommes, au-delà des appartenances politiques, qui l’ont emporté, sous le prétexte que « Quand vous épousez une femme africaine, elle doit savoir que la deuxième va suivre, puis la troisième (...). C'est l'Afrique », comme l’expliquait alors Junet Mohammed un élu de la chambre.

 

En France, où le droit ne permet pas de se marier avec plusieurs partenaires depuis les lois Pasqua de 1993, la polygamie ressurgit également de temps en temps dans le débat public, associée régulièrement aux maux de la banlieue, elle est fréquemment perçue, en particulier par les élus de droite, comme une des origines des problèmes des banlieues.

 

Lors des émeutes dans les banlieues de 2005, le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy avait déjà déclaré qu'« il y a plus de problèmes pour un enfant d'un immigré d'Afrique noire ou d'Afrique du Nord que pour un fils de Suédois, de Danois ou de Hongrois. Parce que la culture, parce que la polygamie, parce que les origines sociales font qu'il a plus de difficultés. »

 

Dans la même veine, le 15 novembre 2005 dans les colonnes du journal Libération, Hélène Carrère d'Encausse, historienne française et secrétaire perpétuelle de l'Académie française tient des propos : « Tout le monde s'étonne : pourquoi les enfants africains sont dans la rue et pas à l'école ? Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un appartement ? C'est clair, pourquoi : beaucoup de ces Africains, je vous le dis, sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et 25 enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues. »

 

Ces déclarations ont été très durement critiquées par de nombreuses  personnalités politiques de gauche, comme par le député communiste Jean-Claude Sandrier qui affirmait alors que « les autorités cherchent des boucs émissaires […] Le principal problème pour l'intégration c'est l'emploi. » et par le député-maire socialiste d'Évry (Essonne), Manuel Valls qui déclarait que « Donner à penser que les problèmes actuels des banlieues seraient directement liés à la polygamie est gênant, voire insupportable ».

 

Résultats d’une tolérance pendant les années 1980 et notamment l’arrêt Montcho rendu par le Conseil d’Etat le 11 juillet 1980 qui autorisait le regroupement familial d'étrangers dans le cas de polygamie, les foyers polygames sur le territoire français sont mal connus. Un rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) estimait en 2006 qu'entre 18 000 et 20 000 foyers étaient polygames en France, soit environ 200 000 personnes.

 

Le problème, c'est que ces chiffres datent de 2006, et qu'à l'époque, les bases sur lesquelles s'appuyait l'étude étaient déjà relativement anciennes. Selon Sonia Imloul, présidente de l'association Réseau 93 et auteur d'un rapport sur la polygamie en France en 2009, ce chiffre « pourrait aujourd'hui avoir doublé […] La polygamie est un sujet tabou et difficile à quantifier. On constate, cependant, qu'elle a tendance à décroitre dans les pays qui l'autorisent et à augmenter dans les pays qui l'interdisent comme la France […] Il s'agit dans la majorité des cas de familles originaires d'Afrique sub-saharienne. » 

 

C’est donc un sujet délicat oui, mais pas un sujet à éviter pour autant. Mal perçue et mal connue, la polygamie est clairement associée aux africains, «coutume traditionnelle » pour les uns, « symbole de la misogynie » pour les autres. Même outre-Atlantique, elle s’invite régulièrement dans le débat public, principalement lorsqu’il s’agit de la communauté mormone mais aussi de manière plus inattendu lorsqu’il s’agit du Président américain Barack Obama qui représente pourtant avec sa femme Michelle l’incarnation du parfait couple américain , mais qui est lui-même issu d’une famille kényane qui compte plusieurs polygames et notamment des demi-frères, des oncles et son grand père (son père a eu quatre femmes mais successivement).

 

Que l’on le veuille ou non, il s’agit d’un sujet actuel qui reflète une réalité et dépasse les frontières africaines et qui est même souvent instrumentalisée par ses partisans et ses adversaires.

 


Le Président Jacob Zuma et ses femmes
Pays autorisant la polygynie en 2006 (wikipedia)
la polygamie au Sénégal en 2010 (Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie du Sénégal

Avec la départementalisation en 2011 il est devenu interdit de contracter de nouvelles unions polygames à Mayotte. Dessin par Chimulus
Un polygame vs Un maquereau. Photo de l'artiste Mark Laita qui a sillonné les Etats-Unis pour prendre en photo des gens qui n’avaient pas grand chose en commun et ainsi créer des oppositions photographiques.

"la polygamie expliqué aux enfants" par le dessinateur Martin Vidberg
Mswati III, roi du Swaziland, dernière monarchie absolue d’Afrique peuplée par 1, 2 million de sujets, compte 14 épouses © MaxPPP

Une de "Gbich" (février 2014) fameux magazine ivoirien"On tolère les Pédés, pourquoi pas la polygamie ?"

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